Déjà célèbre pour son pôle de course au large, Lorient pourrait bien, demain, devenir la vitrine bretonne de l’hydrogène renouvelable. Le port du Morbihan porte en effet un ambitieux projet qui associe usages maritimes et terrestres, sans oublier un volet de formation et de recherche et développement autour de ce vecteur d’énergie très médiatisé actuellement.  « Nous développons tout un écosystème tourné vers les usages de l’hydrogène renouvelable », explique Bruno Paris, vice président de Lorient agglomération chargé de la transition écologique. Candidat à un appel à projet national lancé par l’Ademe dont le résultat devrait être connu dans quelques semaines, Lorient Agglomération souhaite mettre en service deux navires à passagers transrade propulsés à l’hydrogène au premier semestre 2023, pour un montant total de 7 millions d’euros: 5 millions pour un bateau neuf et 2 millions pour la transformation d’un ancien navire à propulsion électrique.

« Nous vivons un moment historique: nous sommes un territoire capable de nous approprier une énergie produite localement ».

Le plan pluriannuel d’investissement du territoire prévoit également le renouvellement de la flotte de bus urbains avec l’acquisition de 12 véhicules roulant à l’hydrogène à l’horizon 2025, et l’achat de bennes à ordures ménagères « zéro émission ». « Au total, il s’agit d’une enveloppe de 30 millions d’euros d’investissement pour le déploiement de l’hydrogène, dont 18 à 20 millions seront financés par la collectivité », précise Bruno Paris.

Recherche et formation

Lorient Agglomération a rejoint l’initiative Vhygo (Vallée Hydrogène Grand Ouest), soutenue par le producteur vendéen Lhyfe, qui affiche une promesse ambitieuse: « toute PME, toute collectivité du Grand Ouest se situera à moins de 100 km d’un site de production d’hydrogène renouvelable à moins de 8€/kg d’ici 2030 ». Et pour stimuler la recherche et la formation sur ce sujet d’avenir, un Technocampus devrait prochainement voir le jour en lien avec les chercheurs de l’Université Bretagne sud, une école d’ingénieurs et des entreprises locales, comme Coriolis Composites qui travaille déjà sur les réservoirs d’hydrogène. « Nous vivons un moment historique: nous sommes un territoire capable de nous approprier une énergie produite localement », s’enthousiasme l’élu.

Cartographie dynamique des projets

C’est sans doute la proximité avec la mer qui stimule les projets lorientais sur l’hydrogène renouvelable. De fait, de nombreux acteurs bretons planchent actuellement sur les applications maritimes de ce vecteur d’énergie décarboné. Philippe des Roberts, chef de mission hydrogène renouvelable chez Bretagne Développement Innovation, participe avec ses équipes ces 27 et 28 octobre à Paris au salon Hyvolution pour présenter les projets bretons en la matière. Il y dévoile notamment une cartographie dynamique des projets en cours. « Nous en avons déjà recensé 24 qui sont accessibles en ligne, mais ce n’est que le début, et nous atteindrons la centaine dans un an, ce qui témoigne du dynamisme des acteurs locaux », assure-t-il.

Filière de construction navale hydrogène

Parmi les spécialistes reconnus de l’hydrogène renouvelable « made in Breizh », le bureau d’études Alca Torda, à Vannes, fait figure de pionnier. Son directeur Olivier Ticos travaille sur ces problématiques depuis près de 20 ans. Il développe actuellement le projet Hylias, qui associée 25 structures publiques et privées pour concevoir un navire d’une capacité de 150 à 200 passagers destiné à naviguer dans le Golfe du Morbihan. « Nous en sommes aux études de détail. Si nous recevons la prochaine phase de financement, nous lancerons la fabrication du navire, pour une mise à flot dès mi-2023. Notre volonté est de diffuser notre savoir-faire au niveau des chantiers navals et amorcer ainsi la création d’une filière de construction navale hydrogène en Bretagne », explique-t-il. Sans être trop précis sur les montants d’investissements, Olivier Ticos indique que le coût tel navire représente 2 à 3 fois le montant d’un bateau équivalent à propulsion diesel ». Mais il faut aussi se préoccuper de la production d’hydrogène et de l’approvisionnement au plus près du port, dans une logique d’écosystème.

C'est justement ce à quoi s'emploie Chantier Bretagne Sud, à Belz (Morbihan). Ce chantier naval d'une trentaine de salariés, dirigé par Yannick Bian, a remporté un appel d’offres en 2018 pour réaliser un navire électrique convertible à l’hydrogène pour la principauté de Monaco. Il planche aujourd'hui sur un projet de navire directement propulsé à l’hydrogène renouvelable. « Notre métier, c’est intégrer des systèmes complexes. Pour moi, un bon bateau à hydrogène, c'est d'abord un bon bateau électrique. Nous avons un retour d'expérience de plus de 5 ans. Nous devons à présent travailler sur l'approvisionnement du navire, en bord à quai. Je milite pour que les énergies maritimes renouvelables contribuent à la production d'hydrogène renouvelables », indique Yannick Bian. Ses équipes planchent actuellement sur un projet de barge équipée de deux hydroliennes et de panneaux solaires avec un container de fabrication d'hydrogène, bord à quai. Elle pourrait voir le jour dès 2022.

Petits écosystèmes portuaires

D’autres ports bretons sont également engagés dans cette voie, à des vitesses variables. « La Bretagne est un territoire très propice à l’étude et au lancement de « petits écosystèmes portuaires ». On n’y trouve pas de mégaports à forte dimension industrielle comme le Havre, Marseille ou Toulon. Les besoins en matière d’hydrogène sont plutôt à aller chercher du côté des bateaux à passagers », souligne Thibaut Menny, expert de l’hydrogène renouvelable qui se partage entre Saint-Malo et la Suisse, un pays qui a récemment annoncé qu’il allait se doter d’une flotte de mille camions roulant à l’hydrogène renouvelable. « Le sujet de la réglementation en vigueur dans les ports est essentiel. Il y a tout un travail d’instruction des dossiers en matière de sécurité et d'autorisation d'exploitation à réaliser sur chaque site, au cas par cas, ce qui fait que les projets prennent facilement quatre à cinq ans entre les premières études d'opportunité et la mise en service », souligne Thibaut Menny, qui a travaillé au sein d’Energy Observer Developments, à Saint-Malo. Il note au passage que la cité corsaire, qui abritait pourtant l’aventure très médiatisée d’Energy Observer à ses débuts, n’a pas pour l’instant transformé l'essai de l’hydrogène renouvelable pour ses installations portuaires. « Ce pourrait être un territoire d’expérimentation majeur, mais le sujet reste compliqué car il manque encore d'une impulsion politique claire et surtout commune entre Région et Agglo qui partagent les interfaces d'un écosystème portuaire devenu coeur de ville », analyse Thibaut Menny.

Pourtant, selon ce spécialiste, des pistes existent dans le domaine du transport des passagers, terrestres comme maritimes, mais aussi de la pêche, avec des projets pour des navires de petite taille pratiquant une pêche côtière à la journée. Et la question de la production locale et de la distribution se pose déjà, là aussi comme ailleurs, avec la nécessité de prévoir des installations dédiées. Avec, en toile de fond, un chantier à ne pas négliger: « travailler à l’acceptabilité de ces projets par le grand public », comme le rappelle Bruno Paris, le vice-président de Lorient Agglomération. À quelques jours de l’ouverture de la Cop 26 à Glasgow, la question de l’énergie n’a pas fini d’alimenter les débats citoyens et politiques.