Chaque semaine, Nathalie de Broc nous fait découvrir des portraits de femmes, bretonnes, entrepreneurs ! “Elles ont osé”, chronique qui vous plonge au coeur de l’histoire de la Bretagne.

Katell Cornic (Quimper 1857-1927), l’échec… antichambre du succès ?

Quel est le secret des entrepreneur.e.s qui réussissent… ? 

Un supplément d’âme ou un talent inné qui leur permet de détourner l’échec à leur avantage, de l’exploiter pour mieux rebondir ? En tout cas de ne pas l’envisager comme une débâcle mais bien comme un tremplin. D’ailleurs Lao Tseu n’affirmait-il pas : « l’échec est le fondement de la réussite » ? 

En matière de gastronomie, les exemples de ratés mémorables qui sont devenus des succès incontournables sont légion, de la tarte renversée des sœurs Tatin, au beurre blanc de Clémence Lefeuvre qui avait ajouté « sans le faire exprès » un hachis d’échalotes à ce qui était censé donner une sauce hollandaise. Ces recettes ne seraient sans doute pas entrées dans l’Histoire si leur auteur avait simplement buté sur ce ratage comme sur un caillou, et continué son chemin en pestant contre le monde entier. Talent, intuition, prescience, capacité à la riposte après un moment désagréable ou déstabilisant leur ont permis de surmonter l’adversité et de franchir un palier supérieur vers le succès. 

Ainsi notre héroïne de la semaine : Katell Cornic (Quimper 1857-1927). Pour elle, je vous le concède, l’échec va être minime. Une crêpe ratée ! Pas de quoi en faire un fromage. Mais c’est la façon dont elle va utiliser cet aléa anecdotique qui est passionnante. Tout son esprit d’entreprise se situe là, dans ce retournement de situation : imaginez-la avec son lamentable tronçon de pâte sur le billig dans la cheminée de sa maison de la rue des Gentilshommes à Quimper. La première crêpe du repas du soir qu’on rate obligatoirement et que, selon la tradition, on donne au chat. Katell ne va pas la donner au chat. D’abord, parce qu’elle n’en avait peut-être pas et surtout, parce que chez les Cornic, (son mari est apprenti-boulanger) à cette époque on ne roule pas sur l’or et que la nourriture ne se jette pas. Sacrilège.  

Donc notre reliquat de crêpe froment : Katell a la drôle d’idée d’enrouler l’étrange rectangle encore malléable, tout chaud, sur la lame de son couteau, histoire de ne rien laisser perdre. Et quand le petit parallélépipède refroidit, elle le goûte. Ça croustille, on dirait du biscuit. Bref c’est bon.  Alors Katell réitère.  Elle sent qu’elle tient quelque chose, le fait goûter autour d’elle. Elle peaufine l’expérience. Penche la galetière sur le foyer, grâce aux galets qu’elle a glissés dessous, prépare une pâte plus liquide pour que se forment de longs rectangles de pâte parfaitement adaptés à ce qu’elle veut en faire et elle les enroule ensuite consciencieusement toujours sur son couteau. Le tour de main lui vient très vite. Et là intervient son esprit d’entreprise. Elle aurait pu en rester là avec sa drôle de « petite crêpe à dentelle » ainsi qu’elle l’a déjà baptisée… sans doute quelque chose s’est mis en route dans sa tête, sans doute aussi possède-t-elle le sens des affaires.  En tout cas, la volonté criante de ne plus tirer le diable par la queue. Dans sa logique, elle ouvre une crêperie, y vend sa trouvaille 30 centimes la douzaine, au rythme soutenu de 60 douzaines par jour. En 1886, la production quotidienne culmine aux alentours de 700 crêpes… (cent ans plus tard… 30 000 à l’heure !). On pourrait avancer que Katell est à l’origine d’une commercialisation à grande échelle d’un produit de première nécessité dans la Bretagne de cette fin du XIXème siècle. 

On le sait, l’histoire de cette réussite ne s’est pas arrêtée là. La petite crêpe dentelle a fait un sacré bout de chemin, est passée sur les tables du monde entier, des plus anonymes au plus sélectes : les cours d’Angleterre ou de Russie la recevaient en petites boîtes garnies d’ouate, comme un joyau d’orfèvrerie. Consciente de la valeur (marchande et patrimoniale) de son petit trésor de gourmandise, Katell a joliment passé la main tout en chuchotant sa recette à l’héritière qu’elle avait désignée. Coup de génie ! En faire un secret d’état a évidemment contribué à son succès ; garder la recette comme on se passe de générations en générations la rivière de diamant de la grand-mère est un coup de marketing imparable avant l’heure. La recette se transmet donc entre initiés, comme le code nucléaire de président à président. Beaucoup de journalistes se sont essayé à soutirer le secret des crêpes (pas du code) aux héritiers.  

En vain. Et finalement si ce secret était éventé, la petite crêpe y perdrait tout attrait. C’est le mystère qui lui donne sa valeur. Sacré coup de pub !  Tout ça pour un morceau de crêpe ratée. Pensez -y la prochaine que vous mettrez la main à la pâte.

Retrouvez toutes ces histoires, dans le livre de Nathalie de Broc “Ces femmes qui ont fait la Bretagne”

Du journalisme radio (France Inter) et télévision (France 3) à l’écriture de romans. Un pas franchi un beau matin de 2003, en osant envoyer un synopsis de quelques pages (quelle inconscience !) à une grande maison d’édition parisienne. Histoire de changer de vie, de troquer l’instantanéité pour le temps qui dure. Le début d’une aventure que je n’imaginais pas si riche en découvertes, en doutes aussi et en rencontres.

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