Chaque semaine, Nathalie de Broc nous fait découvrir des portraits de femmes, bretonnes, entrepreneurs ! “Elles ont osé”, chronique qui vous plonge au coeur de l’histoire de la Bretagne.

Anita Conti (Ermont 1899-Douarnenez 1997)

Au secours, Anita !

…. Reviens, les océans sont devenus des dépotoirs et les poissons se font la malle …

 Celle que nous « convoquons » cette semaine, se retournerait dans sa tombe si elle avait connaissance de ces chiffres récents : 

90 % de la population de poissons dans le monde est exploitée au maximum ou a déjà été surexploitée.

Car la lanceuse d’alerte avant l’heure que fut Anita Conti (Ermont 1899-Douarnenez 1997) avait, dès les années 1930, averti le monde que la mer n’était pas inépuisable, dénoncé les dangers de la surexploitation des ressources maritimes et déjà proposé de rationaliser certaines pratiques de pêche. Anita a eu trois amours dans sa vie : la Bretagne, (et Douarnenez où elle venait poser son sac entre deux escales et où elle finira sa longue vie), les océans et la photographie. Son œuvre est un subtil mélange de ces trois passions. Petite femme brune, d’origine arménienne – elle est née Caracotchian et devenue Conti par son mariage avec le diplomate Marcel Conti en 1927- Anita aura sillonné à peu près tous les océans de la planète : 

Si je n’étais pas portée par la mer, je serais morte .  

Elle est la première femme à embarquer pour des expéditions scientifiques, et la pionnière de l’océanographie : elle a dressé les premières cartes de pêche qui n’étaient avant que de simples repères sur les cartes marines. Membre de l’Office Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, Anita est chargée en 1935 de mission à bord de chalutiers morutiers en tant que « personnel auxiliaire, responsable de la propagande », et partage le quotidien rude des pêcheurs de Saint Pierre et Miquelon pendant cinq mois. Clichés, échantillonnage, sondages, observations, compte-rendu, appareil photo en bandoulière et carnet de notes en main, elle consigne tout ce qu’elle voit, rédige des articles pour la presse grand public, la République, le Figaro et surtout, surtout emmagasine sur le vif des trésors photographiques. Mixe parfait d’art et d’information.

En 1939, elle est dans les régions arctiques sur le Viking, un autre chalutier et continue d’observer et de rendre comte des dangers qui guettent les océans. Mais si la Seconde Guerre Mondiale relègue (momentanément) ses combats précurseurs pour l’environnement au second plan, elle ne renonce pas à la mer et … s’engage dans la Marine Nationale. Elle sera la première femme à le faire ! et participe aux opérations de déminage et d’évacuation de la poche de Dunkerque. A partir de 1941, cap sur l’Afrique de l’Ouest pour partager un autre quotidien : celui des piroguiers de la Mauritanie, puis de la Guinée en passant par la Côte d’Ivoire et toujours ses observations sur les techniques de la pêche ou la cartographie des zones halieutiques. Cette étude va durer une dizaine d’années, pour aboutir à la création de pêcheries et de fumeries en accord avec les besoins des populations locales.  

Mais à Paris, on ne voit pas toujours d’un très bon œil les œuvres de celle que l’on a pourtant surnommée la Dame de la mer.  « Ses convictions écolo » inquiètent, ne sont pas dans l’air du temps et peu à peu les difficultés financières la contraignent à revenir en France. On aurait pu penser que le découragement viendrait ou l’envie de poser définitivement son sac, mais la voilà repartie cinq nouveaux mois pour une campagne de pêche morutière, dans les eaux froides. 

Son admiration pour ces héros du quotidien, « ces hommes debout dans la mer » n’entame cependant pas sa lucidité et en 1953, elle publie Racleurs d’océan, s’inquiétant des milles tonnes de morue salée dans le ventre de chaque chalutier dans ces zones poissonneuses et autres gâchis annonciateurs d’espèces décimées. Suivront une dizaine d’ouvrages, dont Géants des mers chaudes, ou L’Océan, les bêtes et l’homme, toujours merveilleusement illustrés de ses photographies. Une collection exceptionnelle de près de 50 000 clichés en noir et blanc que l’on retrouve régulièrement lors de nombreuses rétrospectives grâce au travail remarquable de collecteur de son fils adoptif Lauren Giraud-Conti.

L’unique préoccupation d’Anita est de se faire entendre et de mettre en garde sur la raréfaction de la ressource. Mais telle Cassandre, car l’heure n’est pas encore venue -nous sommes alors dans les années 1970, où la consommation tourne à plein régime – ses interrogations restent vaines :

Les nations veulent-elles augmenter leur puissance pour savoir mieux vivre ou… mieux détruire ?

Sa voix et ses observations seraient aujourd’hui d’une grande utilité. Contentons-nous des mots qu’elle a laissés, ceux de la poésie, sa dernière passion qu’on lui connaissait moins. Evidemment toujours inspirée par sa vision de l’océan :

“Sur les flots immensément pareils

Et sans fin dissemblables

Vers les horizons qui reculent

Vers les étoiles qui vont naître

Vers l’infini du bleu qui va noircir

Un navire emporté jusqu’au bord du ciel

De ses parois de fer, il déchire les eaux

Et moi, en lui

Prisonnière.”

In  Les vaisseaux du hasard.

Retrouvez toutes ces histoires, dans le livre de Nathalie de Broc “Ces femmes qui ont fait la Bretagne” et sur notre site !

Du journalisme radio (France Inter) et télévision (France 3) à l’écriture de romans. Un pas franchi un beau matin de 2003, en osant envoyer un synopsis de quelques pages (quelle inconscience !) à une grande maison d’édition parisienne. Histoire de changer de vie, de troquer l’instantanéité pour le temps qui dure. Le début d’une aventure que je n’imaginais pas si riche en découvertes, en doutes aussi et en rencontres.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

J’accepte les conditions et la politique de confidentialité

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.