Chaque semaine, pendant l’été, Nathalie de Broc nous fait découvrir des portraits de femmes, bretonnes, entrepreneurs ! “Elles ont osé”, chronique qui vous plonge au coeur de l’histoire de la Bretagne.

Marie-Marguerite de la Motte-Picquet, (Rennes 1681-Taden 1757)

Essayez lors d’un dîner, histoire d’épater votre auditoire, de poser la colle suivante : qui fut la première ophtalmologue ? D’abord, vous mesurerez la surprise : une femme ?! ensuite, posez la seconde question : oui mais à quelle époque ? et ouvrez les paris. Etonnement garanti. Car c’est dans la première partie du XVIIIème siècle que nous retrouvons notre héroïne visionnaire (le terme tombe à pic) de la semaine : Marie-Marguerite de la Motte-Picquet. 

Comme pour beaucoup de femmes de cette chronique, c’est le destin qui a modifié la trajectoire d’une vie qu’elles imaginaient sans doute toute tracée d’avance. Ainsi, la première partie de la vie de Marie-Marguerite est conforme à son rang et à son époque : légère et frivole ! Issue de l’aristocratie, fille du greffier en chef du Parlement de Bretagne, elle a épousé Claude-Toussaint Marot de la Garaye, lui-même fils du gouverneur de Dinan et tous deux mènent une vie très mondaine : fêtes, chasses à courre, bals etc… en 1703, la jeune épousée, enceinte, fait une chute de cheval et se fracture le bassin. Elle accouche en catastrophe mais le bébé est mort-né. Le verdict médical tombe, elle ne pourra plus avoir d’enfant. S’ensuit pour sa convalescence, une cure thermale aux eaux de Bourbon L’Archambault. Lors d’une excursion, les époux vont « visiter » un camp de prisonniers russes. On s’en doute, dans un piteux état, maigres et sans chemises. Sur le champ, voilà Marie-Marguerite et son époux leur achetant le minimum vital et en faisant la distribution. S’ajoute à cela, la mort de leur beau -frère très aimé Joseph de Pontbriand alors que le dixième enfant de celui-ci vient de voir le jour. 

Le jeune couple va alors effectuer un virage à 180°.   

Lui va annoncer : 

J’ai résolu de renoncer entièrement au monde, à tous ses plaisirs, à toutes ces vanités. De congédier mes domestiques à l’exception de ceux qui voudront bien m’aider à servir les pauvres, à qui je veux désormais donner tout mon revenu et avec qui je veux vivre en les servant jusqu’à ma mort. Retrancher tout mon train, vendre mes meubles, mon équipage, ma vaisselle, faire un hôpital de ma maison, y nourrir, panser, traiter, servir les pauvres et employer tout mon revenu à leur soulagement

Et Marie-Marguerite de renchérir : 

Je vous dirai que j’ai été occupée toute la nuit du même dessein que vous me proposez et ce n’est que la timidité et la crainte de vous causer de la peine qui m’a empêchée de vous en parlerJe suis prête à vous suivre et à concourir avec vous.

Et ce ne seront pas des mots en l’air. 

Le couple met sa décision à exécution dans les délais les plus brefs.  C’en est terminé de la vie de luxe. Ils vendent tout : l’écurie, la trentaine de chevaux, l’argenterie, les bijoux, les robes d’apparat, les chiens de chasse. Se mettent à recevoir en nombre les pauvres, que la crise économique, consécutives aux guerres incessantes, à l’envolée des prix ajoutées aux mauvaises récoltes et à la famine dans les campagnes, a laissé sur les routes. Ils leur préparent eux-mêmes jusqu’à 300 repas. Mais surtout, ils transforment le château de la Garaye en un hôpital de 40 lits, avec une apothicairerie attenante et une chapelle. Et installent une manufacture de coton dans la ville de Dinan qui fournit des emplois à ceux qui en manquent.

En 1714, ils sont à Paris pour étudier, lui la médecine et la chirurgie, Marie-Marguerite, l’ophtalmologie. Et, elle ne va pas tarder à mettre cet enseignement en pratique, puisque de retour en Bretagne, elle opère cataracte et fistules lacrymales… Sa réputation en la matière est telle que des praticiens parisiens lui envoient des malades censés incurables. Qu’elle guérit. Le nombre de ces guérisons est même incroyablement élevé. Le chirurgien en chef, le sieur Le Bigot de Carvilli, consigna dans son journal de l’époque que l’hôpital du comte et de la comtesse, rebaptisés « les époux charitables » obtenait des guérisons étonnantes avec les « sels essentiels de la nouvelle Chymie sans onguens ni emplâtres ». Il cite des exemples d’ulcères, de gangrènes, de fistules, de phlegmons, guéris en quelques jours seulement. Car grâce aux études de botanique et de chimie, Marie-Marguerite et Claude-Toussaint fabriquent eux-mêmes leurs médicaments et créent un fonds de pharmacie gratuite pour pauvres et indigents de la région. Et pour parfaire leur action pionnière en matière d’humanitaire, ils vont former une vingtaine de chirurgiens à la Garaye qui opéreront à leur tour dans la région.

 Mais les archives consultées n’indiquent pas quel « anesthésiant » permettait à Marie-Marguerite de pratiquer ses opérations si minutieuses et douloureuses… 

Retrouvez l’épisode 2, ici.

Pour découvrir toutes les histoires incroyables de ces femmes, bretonnes, entrepreneurs, c’est dans le livre de Nathalie de Broc “Ces femmes qui ont fait la Bretagne”

Du journalisme radio (France Inter) et télévision (France 3) à l’écriture de romans. Un pas franchi un beau matin de 2003, en osant envoyer un synopsis de quelques pages (quelle inconscience !) à une grande maison d’édition parisienne. Histoire de changer de vie, de troquer l’instantanéité pour le temps qui dure. Le début d’une aventure que je n’imaginais pas si riche en découvertes, en doutes aussi et en rencontres.

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